La campagne de Napoléon Bonaparte en Terre Sainte

albert-tours-israel-napoleon-detaille.jp

Contexte

En 1798, le général Bonaparte réussit à convaincre le Directoire de lui permettre de lancer une campagne en Egypte pour renforcer le contrôle maritime français en Méditerranée et, voire, pour mener plus tard une expédition en Inde afin de priver l'Angleterre des ressources de leur importante colonie. Il quitta Toulon le 19 mai 1798 avec une flotte d'une centaine de navires de guerre, transportant une bonne partie de son armée victorieuse de la campagne d'Italie ainsi qu'un contingent de scientifiques pour faire un recensement de l'Egypte, ancienne et présente. En route, il s'empara de l'île de Malte, et arriva à Alexandrie le 1er juillet 1798, en évitant par chance la flotte anglaise du redoutable amiral Nelson. L'Egypte était alors dominée par les Mamelouks depuis plus de 500 ans. Après une succession de victoires contre ces derniers, Bonaparte s'installa au Caire le 24 juillet et commença à organiser le pays sous protectorat français. Mais Nelson finit par découvrir que la flotte française était ancrée à Aboukir et la détruisit entièrement le 31 juillet par une tactique audacieuse. Bonaparte se trouva dès lors forcé à changer de plan et décida d'orienter son effort contre toute menace venant de Turquie. Il laissa une partie de son armée en Egypte, ainsi que les scientifiques, et entreprit de conquérir la Terre Sainte et la Syrie pour protéger l'Egypte française. Ce faisant, il pensait que les populations locales collaboreraient avec l'armée française qui viendrait les libérer du joug turc. Il quitta l'Egypte le 6 février 1799 avec 13.000 hommes et 52 pièces d'artillerie. Mais rien ne se déroula comme souhaité. 

El Arish

L'avant-garde française, forte de 2000 hommes, arriva devant El-Arish, aux portes de la Terre Sainte. Mais les Turcs avaient préalablement pris soin de fortifier la position avec 4000 hommes et quelques pièces d'artillerie si bien que la prise du fort prit plusieurs jours aux Français jusqu'à la reddition le 20 février de ses quelques 2000 défenseurs restants. L'armée française, respectant les lois de la guerre, se contenta de les libérer "sur parole" mais ceux-ci, ignorant ces règles, se contentèrent de rejoindre Jaffa afin de renforcer la défence de cette ville, prochaine étape évidente de l'avance française.  

Le vieux fort d'El-Arish

Ramléh

Remontant la plaine côtière depuis El Arish, Bonaparte pénétra en Terre Sainte le 22 février et s'installa à Ramléh, pas loin de Jaffa. Cette ville musulmane, dont le nom veut dire "sables" en arabe, se trouvait au carrefour important entre l'axe Sud-Nord et l'axe Jaffa-Jérusalem, donc notamment sur la route des pélerins chrétiens arrivant depuis Jaffa et remontant jusqu'au Saint Sépulcre à Jérusalem. Le 2 mars, Bonaparte installa son QG dans l'hospice franciscain (catholique) de la ville. Le 3 mars, une troupe de reconnaissance arriva à quelques kilomètres de Jérusalem mais l'idée de prendre la ville sainte fut abandonné.  

guide-francophone-israel-ramleh1918.jpg

Jaffa

Bonaparte comptait sur la capitulation de la ville, mais celle-ci était fortifiée et défendue avec 40 canons. La garnison comprenait de 4000 hommes, dont ceux qui avaient été libérés d'El-Arish. Les émissaires français, envoyés le 3 mars avec drapeau blanc pour négocier une reddition de la ville, furent décapités, ce qui causa la fureur des assaillants. Leur artillerie bombarda l'enceinte de la ville et l'infanterie y pénétra le 7 mars. S'en suivit un pillage et un massacre de trois jours, comme les lois de la guerre le permettaient envers une ville qui soutenait un siège au lieu de se rendre. Les rescapés d'El-Arish furent eux passés à l'arme blanche (afin d'économiser les cartouches) sur une plage au sud de la ville.

Cependant, au siège de Jaffa, certains soldats commencèrent à donner les signes d'une maladie contractée à El-Arish: la peste. Ces malades furent laissés sur place aux soins des moines arméniens du monastère Saint Nicolas, près du port. 

guide-francophone-israel-jaffa-plaque.jpg

La traversée du Sharon

L'armée française poursuivit sa marche vers le nord, en bifurquant vers l'est pour éviter les marécages qui, à cette époque, couvraient une bonne partie du Sharon, c'est-à-dire la région depuis le nord de la rivière Yarkon (le nord de Tel Aviv d'aujourd'hui) jusqu'au Carmel. Pour accélérer la marche, Bonaparte décida d'éviter de porter l'artillerie au travers de cette région et ordonna qu'elle soit transportée par voie de mer avec des embarcations jusqu'à un point de rencontre avant St Jean d'Acre. 

De leur côté, les Turcs se contentèrent de ralentir la colonne française avec des escaramouches sans conséquence. Un combat se déroula le 15 mars dans la plaine faisant face à une ancienne forteresse croisée, Qaqoun. 

guide-francophone-israel-qaqoun.jpg

Une fois arrivés sur les hauteurs du Carmel le 17 mars, devant la baie de St Jean d'Acre, Bonaparte vit que des navires de guerre anglais mouillaient devant la ville. Et ceux-ci commençaient à lever l'ancre lorsqu'ils remarquèrent les embarcations chargées de l'artillerie française. Il était trop tard: la flotte anglaise fit la chasse aux embarcations et s'empara des canons qu'elle ramena à St Jean d'Acre pour augmenter sa défence. Cette déconfiture entrava grandement la prise de la ville, elle aussi fortifiée. L'armée française arriva devant ces murailles le 18 mars, sans canon.

Le siège de St Jean d'Acre

St Jean d'Acre était le siège régional de l'empire ottoman pour la Galilée. Elle était tenue depuis 1775 d'une main de fer par le terrible Djezzar Pacha. La ville a la particularité d'être entourée par la mer sur trois côtés. Donc l'assaut ne pouvait être envisagé que d'un seul côté, ce qui éliminait la possibilité d'une attaque concertée en divers endroits. Les fortifications étaient vieilles mais suffisantes à tenir tête à un assaut sans artillerie par la seule infanterie. Les premiers assauts français furent infructueux.

guide-francophone-israel-st-jean-dacre-plan.j

La Galilée

La communauté druze de Galilée voyait d'un bon oeil l'occasion de se libérer du pouvoir turc et proposa à Bonaparte ses services de renseignement. Ils l'informèrent qu'une armée turque forte de 20.000 hommes était assemblée à Damas pour libérer St Jean d'Acre de l'étau français. Bonaparte n'eut pas d'autre choix que de défendre ses arrières en prenant le contrôle de la Galilée. Il dépêcha deux corps: l'un commandé par Murat pour la Haute Galilée et l'autre par Junot pour la Basse Galilée.

Murat prit Safed le 31 mars et arriva le lendemain sur les rives du Jourdain. Le 15 avril, Murat et ses forces surprirent une arrière-garde de l'armée turque au pont dit des Filles de Jacob: il permettait depuis l'antiquité de franchir le Jourdain et de passer de la Galilée aux hauteurs du Golan pour se rendre à Damas. Ils la mirent en déroute en lui causant de lourdes pertes. Il se rendit ensuite vers le sud où il entra dans la ville de Tibériade le 16 avril sans résistance car le gros de l'armée turque s'était déjà porté dans la vallée de Jezréel, plus à l'ouest.

guide-francophone-israel-pont-filles-de-jacob

De son côté, Junot se rendit maître de Nazareth le 8 avril après un combat immortalisé par un tableau de Gros. Mais il se trouva alors en danger face au reste de l'armée turque qui poursuivait sa marche au coeur de la vallée de Jezréel (appelée vallée d'Esdrelon par les Français). Bonaparte, sentant que le danger viendrait de cette grande vallée, envoya le corps de Kléber, fort de 4000 hommes, pour soutenir Junot et suivit lui aussi avec ses propres forces. 

guide-francophone-israel-nazareth-gros.jpg

La bataille du Mont Tabor

Elle eut lieu le 16 avril 1799 dans la vallée de Jezréel près du village du "Fouli" (nom français donné au bourg d'el-Foulèh, où se trouve aujourd'hui la ville israélienne Afoula). Les Français, en forte infériorité numérique, écrasèrent cependant l'armée turque et la mirent en déroute.

guide-francophone-israel-mont-tabor-Lejeune

Suite du siège de St Jean d'Acre

La victoire éclatante des Français brisa l'espoir des assiégés de St Jean d'Acre de tout secours prochain, alors que la ville était sous rationnement de vivres et d'eau. Les Français redoublèrent leurs efforts contre les murs mais déplorèrent la mort du général Caffarelli le 27 avril. Comme il avait une jambe de bois depuis 1795, les soldats disaient que peu lui importait l'issue de cette campagne car il avait déjà une jambe en France. Caffarelli a été enterré dans un cimetière au nord de la ville.

guide-francophone-israel-caffarelli.jpg

Fin du siège

Grâce à quelques pièces d'artillerie qu'ils avaient récupérées de bourgades arabes de Galilée, les Français réussirent à faire une première brèche dans les murs, puis une seconde. Plusieurs soldats pénétrèrent au travers mais furent surpris par un autre mur de défence, intérieur et inattendu car il avait été dressé en vitesse, et subirent un feu nourri de toutes parts. Les corps français s'amoncelèrent vite sur le passage des brèches au cours des heures qui suivirent. Puis les attaquants refusèrent de continuer à piétiner les corps de leurs camarades tombés au combat sur ces mêmes brèches. Devant les hésitations et revers français, la détermination des défenseurs se renforça, d'autant qu'elle était encouragée par les youyous des femmes arabes venues relever leur moral. De fait, ce fut le dernier assaut français, du 8 au 10 mai 1799.

guide-francophone-israel-st-jean-dacre.jpg

Le bilan du siège

Entretemps, Bonaparte reçut l'information que les Turcs avaient assemblé une flotte importante au large de l'île de Rhodes pour reprendre l'Egypte qui n'était défendue qu'avec une partie de l'armée française. La retraite semblait inévitable afin de ne pas être coupé par l'arrière. Il leva le siège de St Jean d'Acre après quelques 62 jours. Les pertes françaises ont été estimées à plus de 1000 morts et quelques 2500 blessés et malades de la peste qui continuait à ravager les rangs. Avant le départ, et sans doute pour retirer aux défenseurs toute idée de poursuite, Bonaparte ordonna de bombarder la ville, et non plus ses seuls murs, avec le reste de l'artillerie qui lui restait. Les dommages envers les constructions et les habitants furent considérables.

La défence de St Jean d'Acre, et le premier échec sérieux dans la carrière militaire de celui qui allait devenir l'Empereur Napoléon, a été la conjonction de plusieurs talents:  (1) la détermination de son commandant autoritaire et sans scrupule, Djezzar Pacha, (2) l'organisation de la défence par son vizir, le juif Haïm Farhi, de qui Napoléon dira plus tard que, sans lui, il aurait gagné le siège, (3) la flotte anglaise arrivée à point et commandée par Sir Sidney Smith qui priva l'armée française de son artillerie de siège, et enfin (4) la présence aux côtés des assiégés d'un ancien "camarade" de classe de Bonaparte, l'aristocrate émigré Antoine Le Picard de Phélippeaux, qui avait le flair des tactiques de son ennemi et conseilla avec justesse les Turcs durant le siège (il mourut le 1er mai d'insolation, voire de maladie ou de la peste, selon d'autres versions). 

 

La retraite

L'armée française reprit la route du sud avec peine, en transportant de nombreux blessés et malades. Bonaparte s'arrêta au sommet du Carmel, au monastère carmélite, où il laissa plusieurs malades aux soins des moines. Cependant Djezzar Pacha arriva quelques temps après et les massacra. Il menaça du même sort les moines qui leur avaient donné asile et aurait exécuté son oeuvre sans l'intervention du commodore anglais Sidney Smith pour l'en empêcher. Les moines durent cependant quitter le monastère et se réfugier à Rhodes. Il revinrent plusieurs années plus tard, restaurèrent les édifices et ensevelirent les ossements des soldats français à l'entrée sous un mausolée.

guide-francophone-israel-carmelite.jpg

En poursuivant leur retraite, les Français arrivèrent au petit port de Tantoura, à l'emplacement de Dor, antique cité biblique. Là ils trouvèrent les quelques centaines de soldats laissés sur place pour occuper ce petit port tous malades de la peste. Pour ne pas laisser ces malheureux subir le sort de leurs camarades du Carmel, Bonaparte décida d'abandonner ses quelques pièces d'artillerie, qui furent jetées à la mer, et de faire transporter les plus malades par embarcations jusqu'en Egypte. Le musée Mizgaga à Dor-Tantoura retrace le passage de Bonaparte à cet endroit avec des objets et des pièces d'artillerie retirées de la mer.​

guide-francophone-israel-mizgaga.jpg

Une fois arrivés à Jaffa, le 24 mai, même spectacle de quelques 200 à 300 malades. Mais la retraite vers l'Egypte ne pouvait attendre. Ceux qui pouvaient être transportés le furent, mais les autres, quelques dizaines bien trop malades, durent être abandonnés sur place. La presse britannique et les émigrés accusèrent Bonaparte d'avoir ordonné de les empoisonner mais la vérité est différente. Bonaparte avait demandé aux médecins de leur administrer de l'opium pour soulager leurs douleurs et attendit même sur place 4 jours pour continuer d'arranger le départ par voie de mer pour ceux qui étaient transportables. De fait, quelques soldats malades laissés sur place n'étaient pas encore morts de façon naturelle et furent décapités à l'arrivée des Turcs. Ce détail contredit la rumeur d'un empoisonnement. 

guide-francophone-israel-pestiférés-de-jaffa.

Après leur traversée du désert du Sinaï, Bonaparte et le reste de son armée finirent par atteindre le Caire le 14 juin. Juste à temps pour se préparer à une tentative turque de reprendre l'Egypte. Les vaisseaux ennemis arrivèrent à Aboukir, là où la flotte française avait été coulée par Nelson, mais les Français leur infligèrent une cuisante défaite le 25 juillet, ce qui terminait cette campagne d'Egypte et de Syrie par une note positive pour Bonaparte. Il quitta secrètement l'Egypte le 23 août et devint maître des destinées de la France quelques mois plus tard lors du Coup d'Etat du 18 Brumaire.

Vers la fin de sa vie, il évoqua son échec devant les murs de St Jean d'Acre, qui avaient brisé ses rêves de devenir maître de l'Orient. Néanmoins, sa campagne d'Egypte et de Syrie a permis de déchiffrer les hiéroglyphes, a ouvert l'intérêt des Européens pour les sites archéologiques de la région, et a permis l'entrée du Proche-Orient dans l'ère moderne.