Tou Bi-Shevat: un nouvel an juif
- Albert Benhamou
- 2 days ago
- 6 min read
Dans la période janvier-février se trouve le mois hébraïque de Shevat, le 11ème mois du calendrier juif. Comme déjà expliqué dans un autre article (pour le lire, cliquez ici), le calendrier juif est luno-solaire, à savoir solaire pour les années et saisons, et lunaire pour les mois. Ainsi le 1er d'un mois hébraïque tombe toujours lors de la Nouvelle Lune (nuit noire) et le 15 du mois lunaire tombe toujours à la Pleine Lune. Le nom Tou Bi-Shevat (ט"ו בשבט) signifie le 15è jour du mois de Shevat, donc c'est une nuit de Pleine Lune. Notez que le nombre 15 n'est pas écrit avec les nombres 10 (lettre yod) et 5 (lettre héh), comme le voudrait la logique, mais avec les nombres 9 (lettre tèt) et 6 (lettre vav), ceci pour ne pas utiliser en vain les lettres yod et héh réservées au nom divin. Et donc le 15 du mois est nommé "Tou" (ט"ו) comme contraction des mots tèt et vav en hébreu. Pour plus d'information sur la symbolique juive des nombres, cliquez ici.
Le 15 de Shevat a la particularité de compter comme un des quatres nouvels ans du calendrier juif. Ceci peut paraitre saugrenu pour qui est habitué à ne connaitre que le 1er janvier comme nouvel an. Mais le calendrier juif est différent. Bien entendu, il y a un nouvel an des "années" qui s'appelle Rosh Hashanah et tombe le 1er du mois de Tichri. Mais il y a aussi un nouvel an des fêtes religieuses qui est le 1er du mois de Nisan: les rois (bibliques) de Judée avaient la coutume de compter les années de leur règne à partir du 1er Nisan. Il y a aussi le 1er du mois de Eloul pour les dîmes animales car c'est un mois de repentir et de sacrifices expiatoires avant le mois suivant de Tichri qui est le mois du jugement divin (avec Rosh Hashanah et Yom Kipour). Et enfin il y a le 15 de Shevat qui est le début d'année de la floraison des arbres, et donc le retour du printemps et de la vie sur terre. C'est à partir de cette date que le sol de la Terre d'Israël reprend des forces, après la saison des pluies, et peut ainsi répéter l'ordre divin de la Création de faire pousser les plantes de la Nature (Genèse 1:11-12).
Le jour de Tou Bi-Shevat n'est pas fêté comme une fête solemnelle, et n'est pas chômée. Car, contrairement aux autres fêtes, ce nouvel an n'est pas institué par ordre divin mais a été établi par les responsables religieux, et sa date a été fixée au 15 de Shevat il y a plus de 2000 ans par Hillel, un rabbin du 1er siècle avant notre ère. Hillel avait exprimé ce qui a été ensuite repris dans le Talmud : c'est le moment à partir duquel la plus grande partie des pluies annuelles est déjà tombée (Rosh Hoshana 14a).
Dans ce cycle de la Nature, le premier arbre à fleurir en Israël est l'amandier: sa floraison marque le début du printemps. Et, de façon surprenante, l'amandier est aussi le dernier arbre à produire ses fruits (les amandes) en automne. Donc l'amandier est le témoin de l'ensemble du cycle annuel de la Nature: depuis la floraison des arbres jusqu'à la production de leurs fruits, autrement dit depuis le début du printemps jusqu'à la fin de l'automne. Ensuite vient la période d'hiver pendant laquelle la Nature est en sommeil, jusqu'au printemps suivant.

Comme on le comprend à présent, Tou Bi-Shevat est la fête du renouveau de la terre. Pour cette raison, la date du 15 Shevat a aussi été choisie, non par hasard, comme celle de la création d'institutions en Israël. Par exemple la pose de la première pierre de l'Université hébraïque de Jérusalem a eu lieu à Tou Bi-Shevat 1918, celle du Technion de Haïfa à Tou Bi-Shevat 1925 et celle de la Knesset à Tou Bi-Shevat 1949.
Pour fêter Tou Bi-Shevat, il est coutume de consommer des nouveaux fruits, ceci afin de pouvoir lire la bénédiction Chéhé-héyanou pour remercier le Créateur du Monde de nous avoir permis de vivre jusqu'à présent, en nous soutenant pour nous faire atteindre ce jour-là. En particulier, sont mises à l'honneur les sept espèces végétables mentionnées dans la Bible (Deutéronome 8:8) comme représentatives de la production de la terre promise. Ces sept espèces (שבעת המינים) sont le blé (חיטה), l'orge (שעורה), la vigne (גפן), la figue (תאנה), la grenade (רימון), l'olive (זית), et le miel (דבש) végétal issu de la datte (תמר).

Mais, au 16è siècle, à Safed en Galilée, Isaac Luria (dit le 'Ari), celui qui a enseigné la Kabbale, a donné à cette fête une dimension spirituelle pour ce renouveau de la Terre d'Israël. Ainsi, Tou Bi-Shevat symbolise le jugement annuel par le divin de Sa création et notamment des arbres. Pourquoi les arbres doivent-ils être jugés? Car comme l'homme, l'arbre a aussi pêché lors de la Création: Dieu a ordonné une chose (Genèse 1:11) et les arbres ont exécuté l'ordre de façon incomplète (Genèse 1:12). Aussi il faut qu'il y ait réparation (tikoun en hébreu) de la même façon qu'il faut réparation pour les fautes de l'homme. En ce sens, Tou Bi-Shevat prend la valeur d'un Rosh Hashanah (un nouvel an) d'expiation et de pardon, mais pour les arbres. Et qui interviet auprès du divin comme "avocat" des arbres? L'homme, par le biais de la célébration de Tou Bi-Shevat, jour du jugement des arbres.
Les arbres symbolisent aussi la croissance, les racines et la résilience. C'est pour cela que l'homme, enraciné dans ses sources et ses traditions, est comparé à l'arbre des champs dans une métaphore biblique (כִּי הָאָדָם עֵץ הַשָּׂדֶה : Deut. 20:19), pour souligner son lien avec la nature. L'homme est vu comme un trait d'union entre la terre et le ciel, nécessitant des racines terrestres et matérielles (qui représentent la tradition donc la Torah) pour s'élancer vers les cieux (qui représentent la spiritualité). C'est pour cette raison que la Kabbale représente aussi les échelons spirituels de l'homme, depuis le matériel jusqu'au divin, par l'Arbre de la Vie.

Ainsi Luria et ses disciples, pour la plupart d'origine séfarade, ont institué ce qu'il convient d'appeler le "Séder" de Tou Bi-Shevat c'est-à-dire un ordre précis des produits de la terre à consommer et des bénédictions à réciter les concernant. Aujourd'hui, en Israël, les tables du repas de Tou Bi-Shevat sont ornées de plateaux de fruits, de pâtisseries et de vin, pour lesquels il est coutume de lire des bénédictions spécifiques: selon les traditions, on lit les 15 psaumes 120 à 134. Pourquoi ces 15 psaumes-là? Bien entendu il y a le fait que la fête est au 15 Shevat. Mais il y a plus. Les sources juives décrivent 15 marches que les Lévites devaient gravir pour arriver à la porte du Temple, tout en chantant les 15 psaumes 120 à 134 appelés "Cantiques des degrés" (Shir Hama'alot en hébreu). Ces 15 marches sont symboliquement liées à ces 15 cantiques des degrés et représentent une ascension d’un niveau inférieur à un niveau supérieur de sainteté, en écho aux 15 psaumes. On peut aussi noter que, pour atteindre la date du 15 Shevat, on commence le mois de Shevat au 1er, qui est la nuit noire, et on atteint le 15 du mois, avec la pleine Lune et donc la lumière nocturne la plus intense: là encore, ce passage de l'obscurité profonde de la nuit à son éclairage le plus élevé correspond à la progression du matériel au spirituel.


Les arbres occupent une place très particulière auprès de l'homme dans les écritures. Déjà, dans le jardin d'Éden, il y avait deux arbres spéciaux mentionnés dans la Genèse : l'Arbre de la Vie et l'Arbre de la Connaissance du bien et du mal. Aussi, pour cette fête de la Nature et des arbres, vous pouvez lire mon article sur les arbres emblématiques d'Israël en cliquant ici.
Albert Benhamou
Guide touristique francophone en Israël
1er février 2026, 15 Shevat 5786




Comments