Bonaparte en Terre Sainte

La Bibliothèque Nationale d'Israël va ouvrir une exposition à Jérusalem sur la campagne de Napoléon (alors connu comme le "Général Bonaparte") en Terre Sainte en 1799. Elle va aussi mettre en ligne un certain nombre de documents en sa possession concernant cette campagne. Au total le passage de Napoléon en ces lieux aura duré quelques quatre mois, de janvier à avril 1799. Militairement, il n'aura pas atteint son objectif mais son passage aura un impact inouï sur la région qui, selon nombre d'historiens, entre dans l'âge moderne justement à partir de cette campagne. Pourquoi?

 

Depuis des siècles, depuis en fait le départ forcé des Croisés en 1291, la Terre Sainte était tombée dans un oubli total. Elle n'était quasiment rien d'autre qu'une petite sous-province sans importance dans le vaste empire musulman et un lieu de pélerinage pour quelques Chrétiens aventureux. Quant aux Juifs locaux, ils étaient maltraités au bon vouloir de tel ou tel potentat nommé par le Sultan de Constantinople selon celui qui pouvait lui payer le plus de revenu annuel. Mais l'arrivée de Napoléon dans la région, en Egypte et en Terre Sainte, accompagné d'un grand nombre de savants, a réveillé l'intérêt des Occidentaux. Le 19è siècle a vu alors se réaliser des progrès considérables sur la connaissance de l'écriture hiéroglyphiques avec Champollion, sur les archéologiques avec les découvertes en Terre Sainte mais aussi en Syrie et en Iraq, sur les arts avec la mode de l'Orientalisme, et bien entendu avec les conflits internationaux pour un contrôle de cette région notamment après l'ouverture en 1869 du Canal de Suez. Rappelons aux sujet de ces conflits la Crise d'Orient de 1840 et la Guerre de Crimée entre 1853 et 1856. Et ceci a continué au 20è siècle bien évidemment.

 

Pour en revenir à cette campagne de Napoléon, pourquoi s'y est-il engagé? Après avoir perdu sa flotte à Aboukir, il se sait piégé en Egypte et que la phase suivante sera le débarquement d'une force considérable des Ottomans pour en reprendre le contrôle. Il décide de contrecarrer cette attaque en créant un nouveau front, en Terre Sainte, menaçant ainsi Constantinople par la voie terrestre. Avec 13.000 hommes il pénètre dans la péninsule du Sinaï, conquiert après un siège imprévu la ville d'El-Arish, et arrive au portes de Jaffa. Là, un second siège, lui aussi inattendu car il comptait à chaque fois gagner l'alliance des chefs locaux qui auraient souhaité se débarrasser du contrôle du Sultan. Mais rien ne se passait comme prévu. A Jaffa c'est le siège et un massacre qui s'ensuit. Mais quelques soldats commencent alors à ressentir les débuts d'un mal qui va frapper l'armée française: la peste. Napoléon laisse auprès des Chrétiens du couvent arménien ceux de ses hommes qui sont trop malades pour poursuivre la campagne. 

 

 

Après avoir séjourné au monastère franciscan de Ramlé avant la bataille de Jaffa (la pièce où il y a dormi existe encore), Napoléon poursuit sa marche vers le nord en suivant la route intérieure qui évite la zone côtière pleine de marécages à cette époque (ceux-ci ne seront asséchés que 100 ans plus tard par les immigrants juifs venus s'installer le long de cette côte que les Arabes ne trouvaient rien à tirer). L'armée française gagne une petite bataille, ou escaramouche, contre les milices samariennes à Qaqoun, devant les reuines d'une forteresse croisée. Puis ils retrouvent la route côtière et arrivent au petit port de Dor-Tantourah: c'est un ancien port phénicien qui a aussi été utilisé par les Romains, mais il n'est utilisable que pour des petites embarcations. Là Napoléon décide toutefois de conserver une base maritime et envoit ses canons par voie de mer sur des petits bateaux en direction du nord, pensant ainsi les récupérer avant le siège de Saint-Jeau d'Acre. Mais, malheur pour lui, une fois arrivé dans la grande baie entre Haïfa et Acre, il voit une flotte anglaise là encore inattendue.

 

 

Décidément, tout va mal pour Napoléon dans cette campagne: la flotte anglaise prend en chasse la flotille française et se saisit des canons qui vont servir aux défenseurs de la ville !! Qu'à cela ne tienne, il faudra faire venir d'autres canons par voie de terre à partir de l'Egypte, mais ceci va prendre du temps. Les Français siègent cependant devant Acre. Pour assurer ses arrières, Napoléon ordonne à deux de ces commandants de défendre le passage de la Galilée pour empêcher des troupes venant de Damas de le menacer à Acre. Junot s'empare de Nazareth en Galilée Inférieure. Murat entre en Galilée Supérieure, prend Safed et poursuit jusqu'au Jourdain. Là il tombe sur une avant-garde de cette armée syrienne qu'il met en déroute au pont dit des Filles de Jacob. Il entre ensuite dans Tibérias, et revient vers Acre pour rendre compte à Napoléon. Entretemps l'armée de Damas arrive et pénètre en Galilée Inférieure. Junot veut la prendre à revers en contournant Nazareth mais se retrouve attaqué par une force en nombre bien supérieur. Heureusement Napoléon avait anticipé et va à la rencontre de Junot dans la grande vallée de Jezréel. C'est là, devant la petite bourgade qui deviendra plus tard la ville juive d'Afoula, que se déroule la bataille dite du Mont Thabor, car c'est un mont proéminent visible dans toute cette région.

 

 

De retour à Acre, c'est les tentatives finales de briser les défences. Les Français réussissent à faire une brèche dans la muraille d'enceinte construite par Daher el-Omar lorsqu'il avait fait d'Acre sa "capitale". Mais une fois à l'intérieur, les Français font face à un second mur qui n'existait pas auparavant et avait été dressé à la hâte par les défenseurs en anticipation d'un siège. Ils se retrouvent dans des fossés face à la mitraille et doivent se replier. Entretemps Napoléon a reçu des informations qu'une flotte turque allait partir de Constantinople pour reprendre l'Egypte. Force était de lever le siège pour repartir.

 

Le chemin de retour passe par Haïfa où Napoléon y avait déposé des blessés au soin des moines Carmélites. La plupart sont évacués par la route jusqu'au petit port de Dor, et une poignée sont intransportables et laissés sur place. Ils seront massacrés par ordre de Djezzar. Les Carmélites sont eux aussi menacés pour avoir soigné des ennemis mais les Anglais interviennent en menaçant Djezzar et Acre. En final les moines sont expulsés vers Chypre. Quand ils reviendront plus tard dans leur monastère bien endommagé, ils retrouveront les ossements des soldats de Napoléon et les déposseront sous un monument pyramidal en leur mémoire.

 

 

Arrivée à Dor, Napoléon réussit à embarquer presque tous ses blessés dans des petites embarcations en direction de l'Egypte, ce qui leur évitera une retraversée pénible du désert. Pour accéler sa marche, il ordonne aussi de couler ses canons que les Français avaient pu récupérer ici et là dans la région pour les aider dans le siège d'Acre. Dans le musée Misgaga de Dor, on trouve un certain nombre d'items de ce passage de Napoléon: fusils, boutons d'uniformes, épées, boulets, et même  quelques canons qui ont été ressortis de la mer.

 

 

Arrivés à Jaffa, beaucoup de soldats sont désormais malades de la peste, et Napoléon y retrouve ceux qu'ils avaient déjà laissés sur place. L'artiste Gros a immortalisé la scène de la visite de Napoléon chez les pestiférés entassés dans le couvent arménien.

 

 

Là encore, ceux qui peuvent être évacués le sont mais certains sont intransportables. On leur donne de la morphine pour calmer leur souffrance. Les journaux anglais ont tôt fait d'accuser Napoléon d'avoir empoisonné ses propres soldats mais l'officier anglais qui entrera dans Jaffa avec les Turcs à la suite du départ des Français témoignera que ce ne fut pas le cas. Les pestiférés sont morts de leur maladie. 

 

Après Jaffa la course poursuite des Turcs vers Napoléon s'arrête. Les Français peuvent arriver en Egypte. La campagne aura durer 4 mois et sans succès. Mais bientôt l'heure de leur revanche arrive. Une flotte turque arrive, comme anticipée, aux portes de l'Egypte. Et ce sera une grande victoire française à Aboukir le 25 juillet 1799, presqu'un an après le désastre naval que Nelson infligea à la flotte française au même lieu le 1er août 1798.

 

Napoléon réussira en final à quitter l'Egypte, à bord d'un navire qui le ramènera en France juste à temps pour se saisir du pouvoir le 9 Thermidor. L'armée française laissée sur place, avec les savants, continuera pendant un certain temps jusqu'à ce qu'un accord d'évacuation soit trouvé avec les Anglais qui, du coup, deviendront la puissance influente en Egypte, politiquement. Mais culturellement et scientifiquement, la France restera attachée à l'Egypte, qu'elle a fait revenir sous les "feux de la rampe" au yeux du monde. Quant à la campagne de Napoléon dans cette région si loin des côtes de la France, elle restera toujours empreinte de quelques interrogations. C'est tout ce qui fait les mystères de l'Orient !!

 

Albert Benhamou

Guide Francophone diplômé

Ministère du Tourisme, Israël

Albert Tours - Mars 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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